• La Chimère : Chapitre 2

    Chapitre 2 : Perturbation.

     

                Jean-Marc vérifia pour la cinquième fois qu’il avait tout ce qu’il lui fallait dans son mallette. Son livre préféré Les fleurs du mal de Baudelaire, le livre qu’il utilisait avec les deuxièmes La mère de Pearl Buck, sa trousse avec toutes ses affaires dedans, son agenda, sa farde emplie de feuille. Tout était là. Il était content.

                Depuis deux ans, il avait développé une légère paranoïa. Il avait toujours peur d’oublier ses affaires parce que ça lui était arrivé une fois. Il avait dû jouer au « pendu » avec sa classe. Plus que l’oubli, ce qui l’avait effrayé, c’était la stupidité de ses élèves. Doux, mais stupide.

                Il prit alors sa mallette avant de se rendre à sa voiture, verrouillant derrière lui. Il avait hâte de commencer cette journée.

    - C’est ça ! Laisse tout en plan ! Lâche !!!

                Jean-Marc sursauta. La voix de la demoiselle d’hier ! Elle était de nouveau là. Il scruta les environs sans réussir à trouver la propriétaire de la voix. Si elle avait besoin d’aide, il n’était pas là pour elle. Surtout qu’il allait arriver en retard au travail…

                Ses élèves seraient certainement ravi de cet espoir mais lui n’aimait pas faire attendre les gens.

                Il se mordit la lèvre inférieure avant de poser sa mallette sur le siège passager de sa voiture. Il referma avec soin, tenant à éviter le « car-jacking ». Il n’aimait pas ce mot, d’ailleurs. Grand amoureux de la langue française, il ne comprenait pas pourquoi on l’alourdissait de mots venus d’ailleurs. Comme sauna. Pourquoi ne pas dire « bain finnois » c’était plus long mais c’était français.

                Soit. Il contourna la demeure, l’œil vif.

    - Mademoiselle ? Appela-t-il.

                Personne ne répondit. Levant la tête, il remarqua même un regard étrange de sa voisine. Elle pendait son linge au balcon. Jean-Marc voulu lui demander si elle avait entendu une voix mais il préféra partir pour l’école. Il s’était déjà suffisamment mis en retard.

     

                Jean-Marc donnait cours à ses premières années. Des enfants d’une douzaine d’années déjà plus préoccupé par le contenu de leur GSM que par les cours qu’il donnait. Pourtant, il les savait on ne peut plus intéressant. Ou l’espérait-il ? Lui les aimait en tout cas. Il avait l’impression que c’était ça qui était important.

                Voyant que ses élèves, une fois encore, ne se préoccupait guère de lui, il soupira. Il n’aimait pas faire ça mais il était de ceux qui pensaient qu’un jeune adolescent était encore rattrapable.

                C’était maintenant ou jamais pour les instruire !

                Ainsi, il pivota vers le calendrier affiché au mur. Il se passa la main sur le visage. Il avait désespérément besoin d’une dose de nicotine. Il chassa ses idées de drogués pour fixer les numéros qui dansaient devant lui.

    - Contrôle sur le sujet le dix-sept ! S’écria-t-il.

                Les élèves sursautèrent. Fusèrent ensuite les « mais c’est dans deux semaines » ou encore les « on a déjà plein d’autres devoirs et contrôles ! ». Il entendait les tons indignés comme il les avait toujours entendus dans sa carrière.

                Il n’aimait vraiment pas ce rôle d’ennemi des élèves.

                Il se décida à les ignorer pour prendre ses feuilles de cours. Le mot « farfadet » lui sauta immédiatement aux yeux. Attiré par lui. Bien sûr ! Ça lui rappelait sa petite Sullyvanne qu’il avait créé. Il ressentait pour elle une fierté presque paternelle. Après tout, en quelque sorte, il était son père.

                Bien sûr, sa petite Sullyvanne avait un père. Un géniteur. Un homme grand, fort, doux, aimant. Un pompier qui bravait le feu chaque jour sans espoir de devenir un héro. Il faisait ça parce qu’il aimait les autres.

                Mais lui était son créateur. Il ne voulait pas être considérer comme un dieu. Il préférait être son père, parce qu’il avait l’impression d’avoir enfin un enfant. Lui qui n’avait même pas une femme dans sa vie.

                Alors, forcément, ce mot lui faisait penser à sa fille de papier. Après tout, le farfadet était le symbole de l’Irlande. La patrie de sa petite.

    - Pfff. Fit la voix de fille.

                Il sursauta. Il regarda autour de lui, apercevant rapidement certains élèves noter dans leurs journaux de classe. Les autres en étaient déjà revenus à leurs discussions ou leur occupation tout sauf scolaire.

                Il aurait voulu leur demander s’ils avaient entendu une voix de fille mais il n’osait pas. Si ce n’était qu’un esprit de son imagination, il passerait pour fou. Le fou qu’il était. Parce que ce n’était pas logique ! La fille n’avait pas pu le suivre jusqu’ici.

                Il regarda le mot « farfadet ». Pourquoi ce soupir dédaigneux ? Il sursauta. Bien sûr ! Le symbole d’Irlande était le leprechaun. Comment avait-il pu faire une faute pareille ?

    - Mieux.

                La voix de fille.

                Il se massa les tempes. Ça devait seulement être un de ses élèves. Pourtant la voix était si douce, si claire. Elle semblait provenir de sa tête elle-même.

                Il s’assit à sa chaise, abandonnant l’idée de faire suivre ses cours à ses élèves. En plus, cette voix l’inquiétait.

                Il était bien trop logique pour oser croire à quelconque magie. Il en voyait souvent des articles avec des hurluberlus qui juraient avoir entendu des voix. Voix qui leur avaient permis de sauver des personnes au bord de la mort.

                Ce n’était pas pour lui. Il n’était qu’un pauvre professeur qui gagnait à peine sa vie. Un homme qui n’avait rien dans sa vie si ce n’était ses livres.

    - Puisque tu es occupé à te tourner les pouces… tu pourrais au moins réfléchir à la suite ! Tu ne vas quand même pas laisser ça comme ça !

                Jean-Marc mit ses mains à ses tempes. Il essayait de démanteler cette voix. Elle était particulière. Elle ne pouvait décemment pas appartenir à un de ses élèves.

    - Dis quelque chose…

    - Hinhin « quelque chose ». Fit la voix.

                Mystique, avec un léger accent anglais, elle parlait vite, sans laisser le temps aux mots d’entrer dans l’air. Un accent venant l’est de l’Irlande.

                Mais il se gela dans cette constatation.

                Elle entendait ses pensées !

                Il se leva, des sueurs froides coulant sur ses joues et sur son front. Il avait la sensation que son cœur battait trop vite. Il allait s’évanouir ou se vomir dessus. Peut-être même dans cet ordre précis.

                Cette fois-ci, il en était sûr !

                Il était fou !

     

    Chapitre précédent

    Chapitre suivant


    Tags Tags : , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :