• Un baiser pour les fantômes (Arc Asiatique)

    Un baiser pour les fantômes

     

                Il faisait mortellement chaud au début du septième mois lunaire de l’année. Si chaud que Wang Shun ne s’embêtait pas à porter le moindre haut. Bon, elle s’embêtait tout de même avec une bande de tissu légère pour cacher sa poitrine quasi inexistante à la vue de Ling. Lui, il était toujours dans le costume qu’il portait tous les jours. Et Shun savait pertinemment qu’il ne le retirerait pas. Au contraire, il serait plutôt à ajouter des couches sur lui-même si la température montait.

                Il était aussi amusant qu’énervant à l’avis de la femme. D’un côté, il était vraiment adorable à conserver les traditions chinoises autant que faire ce peu et à garder galanterie et pudeur tout en buvant régulièrement et en n’ayant même pas de vrai métier stable à cause d’elle. De l’autre côté, il était extrêmement agaçant parce que même lorsqu’il s’amusait, il se mettait des remparts. Puis elle n’oubliait pas un autre problème capital : il lui rappelait toujours, volontairement ou pas, que c’était elle qui devrait conserver toutes ses traditions en elle. Après tout, elle était déjà la dernière descendante de Zhong Kui, le grand et puissant exorciste.

                C’était déjà suffisamment insultant que ce soit son nom qui représente ce personnage illustre, ornant encore des pilonnes et colonnes ou des devantures. Mais il fallait qu’en plus, sa représentante soit une des femmes les plus indécentes des Chinoises. Elle n’était même pas mariée, avait des rapports sexuels, buvait et fumait. Selon Ling, il ne manquait plus qu’elle joue de la flûte pour qu’elle soit la personne la plus vulgaire qui existe.

                Et pourtant, tout le monde devait s’en remettre à elle…

                Pour Ling c’était gênant, pour Shun, c’était la chose la plus géniale et comique qui soit. Elle n’aimait pas tous les aspects de son travail mais si elle devait dire ceux qui lui plaisaient, elle nommerait sans faillir le fait de pouvoir se jouer de tout le monde.

                Il faisait donc mortellement chaud au début du septième mois lunaire de l’année. Si chaud que lorsqu’on sonna à la porte, Ling s’y précipita parce qu’il savait pertinemment que Shun n’aurait aucune honte à se présenter en petite tenue. Et il sut qu’il avait raison d’avoir ainsi agi parce que c’était Gong Hsin qui était sur leur porte, ses moustaches caricaturales frémissant à chacune de ses expirations.

    - Wang Xiaojie est-elle là ? Le septième mois vient de commencer.

    - Je sais ! Cria Shun depuis le salon.

    - Elle sait. Souffla Ling. Est-ce qu’il y a déjà foule ?

    - Oui. Est-ce qu’elle peut venir ?

                Ling se tourna vers la femme et retira son costume pour le lui jeter alors qu’il la voyait s’approcher. Elle grogna et enfila le tissu trop chou qu’elle eut l’indécence de ne pas fermer alors qu’elle venait à la porte.

    - Je suis là.

                Hsin s’empourpra mais, le connaissant, Shun savait pertinemment que c’était de rage et pas de passion.

    - Qu’est-ce que vous voulez ?

    - Premièrement, j’aimerais que vous portiez votre tenue la plus décente. Votre tenue de cérémonie. Précisa-t-il parce que ça semblait vraiment vital de le faire.

                Peut-être à cause de la lumière amusée, si pas narquoise de la femme.

    - Je sais encore comment je dois m’y prendre. Certifia-t-elle. Je ne suis pas à mon premier essai.

    - Je sais pertinemment que vous n’êtes à votre premier essai pour rien.

                Shun fronça les sourcils et lança un coup d’œil vers Ling qui eut une légère grimace en lui fermant la veste. S’il pouvait au moins un peu apaisé Hsin et éviter qu’il ne s’énerve, les insulte et que ça escalade trop vite… Il connaissait le caractère de la femme et qu’elle pouvait envoyer voler les traditions pour une simple histoire de manquement à ses propres doctrines. À moins qu’un peu d’argent ne parvienne à la sortir de sa mauvaise humeur. Ce qui n’était pas impossible non plus.

                Et ne serait pas de refus.

                Il était toutefois bien trop propre sur lui pour vraiment désirer qu’une guerre éclate maintenant entre eux et qu’ils en tirent profits.

    - Je vais venir. Certifia Shun en dévisageant Hsin, de plus en plus rouge malgré la veste fermée. Ne vous inquiétez pas. Ajouta-t-elle.

    - Vous pensez vraiment que je ne dois pas m’inquiéter ? Vous êtes Wang Shun !

    - Et je ne vous ai encore jamais déçue pour ce qui est de faire mon travail. Préparez l’argent que vous me devrez. Sourit-elle.

                Hsin détestait devoir la payer mais il devait avouer que c’était toujours plaisant de pouvoir la payer. Juste parce que ça voulait dire qu’elle avait réussi à faire son travail sans poser de problème et cette simple chose était réellement jouissive bien que, de son avis, elle ne devrait pas être payée.

                C’était un honneur d’accomplir de telle chose et de protéger la Chine, alors pourquoi voulait-elle en tirer profit ?

     

     

                Shun était sans conteste la pire et la plus fantastique personne que Ling n’ait jamais connu. D’ailleurs, quelquefois, il se demandait si elle n’avait pas deux personnalités en elle. Là, elle avait revêtu sa tenue de cérémonie. Elle avait perdu la désinvolture pour un professionnalisme à pleine épreuve. Ling se disait vraiment qu’un jour, il faudrait voir si elle n’avait pas elle-même un esprit en elle.

                Pour l’heure, il n’allait pas prendre de risque et se contenta de la suivre, l’aidant à soulever l’immense et lourd kimono blanc qu’elle portait sur elle alors qu’elle ajustait un chapeau de paille. Son dadao était d’ailleurs passé entre la tenue et une ceinture en soie. Dans ces habits d’apparat venu du fond des âges, la jeune femme paraissait encore plus étrange. Pas tant parce qu’elle le revêtait que parce qu’elle sortait dans la rue depuis un immeuble relativement mal entretenu. Tout ce que leur petit budget leur permettait de s’offrir. Même si Ling était chauffeur et elle la dernière exorciste de Chine, l’un et l’autre métier ne payait pas aussi bien qu’il paraissait.

                Lorsque Shun franchit la porte principale du bâtiment, elle fut acclamée par une foule se pressant dans une ruelle. Une telle foule qu’on avait dû interdire l’accès et créer des déviations. Il y avait beaucoup de personnes qui lançaient des regards glacés à ces gens encore attachés aux traditions, se demandant s’ils ne faisaient pas face à des fous ou des êtres voulant simplement attirer l’attention pour eux. Ce n’était pas eux qui intéressaient Shun parce que s’il fallait botter le cul des gens, elle s’en ferait une joie.

                Tout ce qui l’intéressait, c’était les personnes qui se pressaient vers elle, lui tendant des bijoux, de la nourriture, des breloques, des bouts de papiers et tant de choses qu’elle ne savait même pas de quoi il s’agissait. Elle les acceptait en souriant et en les remerciant aussi chaudement qu’elle en était capable. Elle prenait le temps d’écouter la personne qui lui faisait l’offrande, la sanctifiait avec une rapide prière puis la donnait à Ling qui l’entreposait dans une énorme caisse qu’il avait ramenée avec lui. Elle avait plus l’air d’un vieux coffre de pirate d’ailleurs. En grande partie parce que c’en était un. Il l’avait acheté quelques années auparavant dans une boutique de déguisement. Il avait beau être en plastique, les gens n’y voyaient que du feu.

                Selon Shun, c’est parce qu’ils n’avaient pas le temps de s’attarder. Il y avait tellement de gens.

                Et ce n’était qu’une petite partie des environs, la ville et les quelques-unes environnante qui savaient que le sang de Zhong Khui officiait ici.

                Pendant les quatorze jours qui suivraient, Shun ferait un périple à travers la Chine, se rendant aux temples pour qu’on lui donne des présents. Et elle se terminerait au Palais Ancien. Là où l’ultime cérémonie aurait lieu et où une foule comme au temps jadis se presserait pour assister à la Fête des Fantômes à son apogée.

                Ce n’était pas un grand désagrément pour le peuple mais bien pour Shun. Et alors qu’elle recevait les offrandes avec un sourire absolument parfait, elle songea à Hsin qui se demandait toujours pourquoi elle avait besoin autant d’argent. Outre le fait qu’elle voulait un peu vivre et qu’elle était déjà dans un taudis insupportable, elle devait bien payer l’essence !

                Bon… Et ses cigarettes et son alcool. Elle ne comptait pas faire une croix dessus.

     

     

                Ling savait pertinemment que l’odeur de cigarette ne s’en irait que grâce à du parfum. Et il devrait en utiliser beaucoup pour que son prochain employeur ne soit pas incommodé. Par contre, il éprouvait toujours  ce sentiment de gêne parce que pendant quinze jours, il ne pouvait pas travailler.

                D’ailleurs, ils n’en avaient plus que pour cinq jours. Il pourrait bientôt recommencer à mettre de l’argent de côté pour l’appartement, pour simplement pouvoir manger. Il se rappelait alors que, régulièrement, tout travail était vraiment aboli pour lui. Il devrait peut-être apprendre à Shun à conduire mais d’un autre côté, il n’était pas sûr que ce soit vraiment une bonne idée. Quand on savait à quel point elle pouvait être impétueuse, la dernière chose à faire, c’était de lui mettre un volant dans les mains. Elle serait un danger public pour tout le monde !

                En parlant de danger public, il dut brusquement freiner en voyant apparaître quelqu’un devant la voiture. Il utilisait des petites routes de campagnes et faisait à attention à où il allait. Et il savait que c’était d’autant plus important qu’ils portaient des fanions très reconnaissables qui indiquait que le sang de Zhong Kui était dans cette voiture. Et ce n’était vraiment pas la première fois qu’on les arrêtait.

                À l’arrière, Shun rajusta sa tenue traditionnelle et écrasa sa cigarette dans le cendrier. Elle ajusta ses cheveux sous son chapeau de paille et ouvrit la portière.

    - Je ne t’ai même pas prévenue ! Lança Ling.

    - Je ne suis pas encore idiote ! Répondit la femme en sortant de l’habitacle.

                Elle attrapa son dadao au cas où il s’agirait d’un viol orchestré de voiture, il était de notoriété publique que le sang de Zhong Kui transportait beaucoup d’argent. Heureusement, elle ne savait pas seulement danser avec son sabre. Elle faisait bien plus. Et cette lame destinée à l’exorcisme avait fait plus que renvoyer des esprits en Enfer ou au Paradis.

                Si les gens savaient…

    - Bonjour. Je suis le sang de Zhong Kui. Se présenta-t-elle.

    - Je savais que c’était vous. Sourit la femme.

                Mais c’était un sourire gêné. Elle serrait ses mains sur un vieux mouchoir et se passait nerveusement et constamment la langue sur les lèvres.

    - Un fantôme est dans ma maison, il chamboule tout. J’ai vraiment besoin de votre aide.

    - Je m’en charge. Lui certifia Shun.

                Ça aussi, ça avait tendance à allonger le temps de leur voyage en voiture à travers la Chine. Deux semaines, c’était bien. C’était même un peu trop court, malheureusement, les dates étaient ce qu’elles étaient. Bien que la tournée pouvait être faite plus tôt si on se disait que les objets pouvaient simplement être entreposés et qu’on n’y prêtait pas plus d’attention, pour être correct, il était préférable de le faire dans les bonnes dates. Par respect.

                Et parce que les gens étaient habitués à ces dates-là.

                S’ils le faisaient à un autre moment, ils risquaient d’empêcher des gens de transmettre leurs présents à leurs défunts proches.

                Et aux yeux de Shun, malgré tout ce qu’on pouvait dire sur elle, il lui semblait plus insupportable de faire cet affront aux vivants qu’aux morts eux-mêmes. Elle pouvait autant se défaire de l’un que de l’autre mais elle n’avait vraiment pas de compte à rendre aux fantômes. Et surtout… ça n’avait jamais été les spectres qui la payaient !

                L’exorciste suivait la femme vers sa maison qui était bien plus bas dans la rue. Elle entendit Ling se garer correctement et elle ne put s’empêcher de sourire légèrement. Décidément, il ne changerait jamais.

                S’il y avait une autre chose très importante dans la culture chinoise et à laquelle elle se référait, outres les traditions qu’elle respectait avec autant de rigueur qu’elle pouvait, c’était le Yin et le Yang. Et sans aucun doute, c’était ce qu’ils représentaient Ling et elle. Peut-être que c’était pour ça que Hsin voulait toujours qu’il soit avec elle. Comme si elle avait besoin qu’il lui indique quoi que ce soit pour se faire.

                La citoyenne poussa la porte de sa maison et elle laissa Shun entrer dans un salon digne des films d’horreur avec la vaisselle qui volait dans les airs, les bibelots s’ajoutant sans cesse dans cette ronde. Si ce n’était pas une scène horrifique, ça devait forcément en être une comique. Peut-être même une hilarante.

                Malheureusement, ça n’avait pas le don de faire rire Shun. On aurait pu croire qu’après un million de scène du genre, elle le pourrait. Mais non. Si elle n’avait plus peur, elle était seulement blasée à présent. Et être blasé ça ne voulait pas dire que c’était une bonne chose.

    - Vous pouvez faire quelque chose ? Demanda l’inconnue.

    - Bien sûr.

                Shun sortit son épée. L’habitante se cacha les yeux. Elle ne vivait pas ici depuis longtemps et elle ne savait même pas qui était ce fantôme, ce qui lui adviendrait avait bien peu de sens pour elle.

                Elle rouvrit les yeux lorsqu’elle entendit des cantiques et des bruits étranges, comme quelque chose se prenant dans l’air. Elle eut alors la réelle de stupeur de voir la femme orchestré une danse avec son sabre, sans jamais toucher le moindre des éléments qui se trouvaient dans les airs. D’ailleurs, chacun de ses mouvements gracieux, en grande partie cachés par sa tenue traditionnelle fort ample, faisait se rabaisser assiette et couverts.

                La chorégraphie et les cantiques, même si la voix de l’exorciste était un peu rauque à cause des cigarettes qu’elle fumait trop fréquemment, faisaient un spectacle somptueux.

                En seulement cinq minutes, le salon avait retrouvé son calme et le fantôme avait disparu dans un rire doux qui réchauffait le cœur.

    - Merci… Comment je dois vous remercier ? Demanda la femme.

    - Rien. Je fais mon travail. Est-ce que vous voulez que je remette quelque chose à vos défunts.

    - Oui.

                 La dame s’éloigna et revint après un moment avec quelques objets que l’exorciste béni avant de partir avec eux dans la voiture de Ling, lequel lui ouvrit la portière.

    - Tu comptes t’arrêter d’autres fois ?

    - Bien sûr que oui. Sourit-elle. Tu sais que j’ai à cœur mon travail.

                Elle se pencha vers lui et lui colla un baiser sur les lèvres, déposant une vive marque rouge sur sa joue.

    - Je sais, je sais. Soupira-t-il.

                Tant qu’ils arrivaient dans les temps, s’arrêter constamment ne le gênait pas tant. Et s’il y avait une chose qu’il savait c’est qu’ils arriveraient dans les temps. Comme la jeune femme l’avait dit, elle avait son travail à cœur. Et s’il y avait bien une chose qu’elle voulait réussir, c’était ça.

     

                Après deux semaines de route, des arrêts intempestifs et beaucoup, beaucoup, d’essence. Ling espérait que Hsin les paierait suffisamment pour ça.

                Il gara la voiture aux environs du Palais Impérial et sentit des frissons le long de sa colonne vertébrale. Et comment est-ce qu’il allait déplacer toutes ses caisses emplies d’objet ?

                Il eut un soupir rassuré en voyant une horde de préparateur lui venir en aide. Et il sut qu’il avait raison d’être soulagé à ce point lorsqu’ils peinèrent à porter chacune des coffres. Il se demandait d’ailleurs comment sa voiture l’avait supporté, il devrait probablement faire changer les pneus…

                Il suivit les hommes pour les aider à tout installer autour d’une immense table. Ça, il pouvait encore le faire. Ce n’était pas le problème. Il n’était pas seulement un conducteur. Il reconnaissait toutefois que son travail auprès des fantômes n’était jamais qu’administratif.

                Mais il en était quelque part content.

                Shun sortit de la voiture après avoir fumé une dernière cigarette. Elle utilisa un léger parfum pour camoufler un minimum l’odeur âcre du tabac qui refroidissait. Un fumet qui ne s’accorderait certainement pas avec l’encens qui était brûlé un peu partout, surchargeant l’endroit de parfums entêtant, presqu’étouffant.

                Elle leva les yeux pour regarder toutes les créatures qui flottaient dans les airs, certaines découlinant indéfiniment de leurs orgasmes, d’autres pleurants à jamais. Des cadavres pendu comme des Vampires et attendant que le moment vienne.

                Des mets traversèrent l’immense cour, portés par des hommes. Des mets qu’elle devrait sanctifier. Mais pour l’instant, elle traversa une nuée de mort, évitant les spectres autant qu’elle le pouvait, ce qui pouvait paraître bien bizarre. Mais elle était la seule à avoir ces visions d’horreur.

                Après tout, elle était le sang de Zhong Kui.


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